LE TUNNEL

Aux abords d’un petit village, à quelques kilomètres à l’est de Dijon, au milieu des forêts, s’érige le fort de Varois, bastion militaire construit aux confins des siècles derniers. Recouvert de terre, profonde de plusieurs étages et de forme trapézoïdale, invisible du ciel, hormis ses fossés et fortifications, cette bâtisse souterraine de trois étages de pierre et de brique a vaillamment su résister aux assauts répétés des deux dernières guerres mondiales.

Ne présentant pas encore d’intérêt historique, esthétique ou archéologique, il était abandonné, cadenassé et fermé au public. Son entrée, sorte de muraille crasseuse surplombant une douve ronceuse m’avait été dévoilée par un ami d’enfance, grand amateur d’exploration d’égout, d’escalade d’antenne et de lieux morbides en tout genre.

Malgré la pancarte ‘Interdit au public’, nous pouvions y pénétrer, en funambule, par une poutre unique, nue et vermoulue, rescapée d’un pont-levis qui dans notre imaginaire héroïque nous paraissait médiéval. La porte défoncée dans sa partie inférieure (sans doute, par quelques gamins des environs) laissait un passage suffisant aux jeunes adolescents que nous étions.

Clandestinement, avec la conscience légère de profaner un temple militaire, nous décidâmes, un jour, de son exploration. Le pont moussu et humide n’offrit à notre sens inné de l’équilibre que peu de résistance, la porte était ouverte. Nous visitâmes, chambrées désertes, latrines, lavoirs, casernements humides à proximité d’interminables rangées de douches et de lavabos fracassés, chambres à poudre, caponnières, batteries et autre ouvrage de défense.

La partie inférieure se composait de quatre bâtiments parallèles, de deux étages, complètement souterrains encadrés d’une allée demi-circulaire à l’air libre que fermait le mur rectiligne de la douve d’entrée et de la cour d’entrée.

Des escaliers intérieurs permettaient d’accéder au sommet ou une fois sur le toit, nous pûmes nous étendre, seul, sur le sol ferme et herbeux d’une vraie prairie de campagne. Hormis quelques cheminées de pierre affleurant à peine le sol et les arrivées d’escaliers, rien ne laissait présager l’immense dédale qui pouvait abriter plusieurs milliers de militaires, sous nos pieds.

Après quelques heures de visite apparemment sans danger, nous étions sereins, presque, heureux d’être seuls, touristes et propriétaires d’un endroit qui, somme toute, ne présentait pas, hormis sa transgression, d’intérêt particulier. En explorateurs satisfaits, nous nous apprêtâmes, rêveur, à quitter le lieu du délit quand une des arches de pierre couverts de lierre qui encadraient un peu l’allée d’enceinte attira mon attention ; sous la végétation, la terre de cet arc me parut plus noire, plus humide que celle des autres arcades.

Je m’approchai, pour la toucher, écartant un peu du coude, la végétation, j’avançai le pied et je m’aperçus que ce que j’avais pris d’abord pour de la terre n’était rien d’autre, en fait, que de l’obscurité. En effet, à part le vide absolu, rien n’apparaissait d’abordable à ma vue.

Muni de la minable lampe de poche que j’avais eu la prudence d’apporter, Gaétan tentait vainement d’éclairer la grotte. Quelques débris d’une autre époque jonchaient le sol. Il nous était impossible d’en voir le fond.Traversant ronces et feuilles sèches, nous avançâmes prudemment, à peine éclairés de la lumière du jour et du faisceau vacillant de la lampe qui n’atteignait plus qu’à grand-peine le bout de nos souliers.

« Ce tunnel est noir, il n’y a rien d’autre… Sortons d’ici » mugit mon acolyte.

À mon grand étonnement, l’explorateur de cimetière qui marchait à mes côtés se montrait défaitiste : « Il n’y a rien, il n’y a rien à voir. » Reprit-il : « On y voit que dalle. ».

Nous marchions depuis quelques centaines de mètres en tâtant du pied, la lumière du jour, derrière nous, avait disparu sous le feuillage et à part la minuscule ampoule qui n’éclaira bientôt plus qu’elle-même, c’était le noir total.

Soudain, je vis la petite ampoule disparaître dans le noir et la voix tonna :

« On reviendra plus tard, avec une torche, laisse tomber, je repars. ».

Ses pas décroissaient en silence. Le professionnel se dégonfla.

Je restai là, hésitant, seul, dans le noir, à explorer l’obscurité, pivotant sur moi-même. Ma vue s’habituait peu à peu, mais le monde restait noir, à l’exception peut-être d’un tout petit point blanc, à l’infini, sur lequel je tentai un instant de focaliser mon attention et qui n’était peut-être qu’un effet de ma rétine. Pourtant, je m’appuyai sur lui, un instant, m’attendant à le voir disparaître. Je tournai la tête, puis le corps pour m’assurer de sa direction et je me retrouvai, imbécilement, dans l’obscurité, sans savoir où était le côté, le devant, le derrière, avec mes seuls pieds, comme repère, quelque part dans le néant. Je ne cédai pas au désir d’appeler. Pire que le néant, il y avait le ridicule. Et comme dans toute situation ridicule, il convient toujours d’avancer, pieds devant, je résolus de marcher. À tâtons, prudemment, j’explorai. Ma tête ou mes pieds rencontreraient bien quelque chose que mes mains, déjà, répugnaient à toucher. Mon corps entier, redoutait et espérait le contact à chaque instant. Des images de cadavres, de bombes, de tessons tranchants, d’araignées dans leurs toiles, de souris, de pointes saillantes, d’oubliettes ralentissaient mes pas. Mille dangers réels se mêlaient aux imaginaires. Toutes mes nuits d’enfant envahissaient mes peurs de grand. Lentement, j’avançais, mais je ne rencontrais rien, je ne touchais même pas le bord. J’errais, essayant de garder la même direction explorant du vide. J’étais dans l’antre de la terre, une chose était sûre, je marchais lentement, mais sans encombre.

À l’intérieur de toute panique, il y a un instant de calme, et je m’arrêtai là à savourer un peu de cette sérénité. Il y avait trois solutions : la première, j’avançais, à jamais dans les entrailles de la terre, dans un puit qui pouvait s’avérer sans fond, la deuxième, n’ayant pu garder la même direction, j’avais tourné en rond et j’allais de toute façon, un jour ou l’autre, toucher la paroi. La troisième à la fois soulageant et ridicule, je me dirigeais vers la sortie et j’allais devoir affronter le cortège affligeant des réflexions ridicules de mon comparse qui lui, bien sûr s’était enfui pour tester le courage de mon comportement. Le temps passait. Combien de temps ? J’eus le réflexe idiot de regarder ma montre… Je me remis en marche. Combien de temps ? Combien de temps avais-je marché ? Quelle distance avais-je parcourue ? Combien de temps devrais-je marcher avant de décider qu’il s’agisse de la mauvaise direction. Ne valait-il mieux pas tout de suite… ? Avais-je déjà changé… ? Où l’ai-je juste imaginé ? Je marchai bêtement. N’allais-je pas errer indéfiniment comme ça, changeant constamment d’avis. Courant d’un sens, puis dans l’autre puis cédant à la panique dans toutes les directions dans ce qui était peut-être une immense salle, un grand labyrinthe ou un trou sans fond sur lequel je n’étais même pas sûr d’avoir encore les pieds. J’aurais voulu m’asseoir sur le sol, mais m’asseoir sur quoi ? Le sol paraissait sec mais pourvu parfois d’aspérités que la sensibilité de mes pieds ne parvenait pas encore à identifier. Je m’imaginai, un instant, buter sur mon propre squelette retrouvé là quelques siècles plus tard, par hasard. L’expérience du noir… Une seule solution : avancer. Marcher. Je marchai donc longtemps, dans un temps qui aurait pu tout aussi bien être l’éternité. Combien de temps ? Quel peut être la durée d’une pensée dans cette situation ? Combien de pas ? Quelle distance ? Je ne savais plus pourquoi mon cerveau s’accrochait encore à ces repères. Quels autres repères pouvais-je avoir ? Le cerveau commençait à divaguer, la solitude aidant, j’inventais des histoires, me chantais des chansons : « Tati, tonton, tâtons tes tétons, tes petons à tâtons, tente de tâter du temps… » Cette comptine harassante ne me rassurait pas. Marchi-marchons. Ne nous arrêtons pas. Ne laissons pas l’esprit embarrasser nos pas. Et à petit pas, petit patapon j’avançai encore.

Tout à coup, le minuscule point blanc s’immobilisa à nouveau sur ma rétine. Était-ce le même ou une illusion d’optique ? Non, c’était bien le même, il était immobile et sans doute un peu plus gros que la dernière fois. Mon œil, peut-être, s’était-il habitué à l’obscurité et était-ce pour cela que je le voyais plus gros. En tout cas, c’était une lueur et qui ne bougeait pas. Un point fixe dans l’obscurité ne peut être qu’une lueur d’espoir et je décidai de suivre cette étoile. La lueur et mon espoir grossissaient au fur et mesure de ma progression. Le noir allait finir, le jour était bien là, mon calvaire allait finir. La sortie était de plus en plus proche. La lumière grossissait, elle s’approchait de moi, je pouvais la voir, je ne voyais plus rien autour de moi, je ne voyais plus qu’elle. Une lumière aveugle qui explosait et qui n’éclairait rien. Je me hâtai, de plus en plus vite, de plus en plus facilement, de plus en plus sûr de moi. J’allais respirer de nouveau, le sol, l’herbe, la couleur, le chaud, le soleil, mon ami, mon vélo, ses sarcasmes, la vie normale. Le seuil éblouissant approchait, je m’apprêtais à m’inonder de cette lumière, à me laisser envahir de sa chaleur, à ne faire plus qu’un avec elle, à n’être qu’elle, à n’être rien, je protégeai mes yeux, franchit l’éblouissant halo et patiemment, j’écarquillai mes yeux de nourrissons pour découvrir le monde et ses couleurs et de nouveau, il y eut : Rien.

Plus de point blanc, pas de sortie, rien seulement moi, dans la lumière. Mon corps éclairé, visible, mais autour de moi, rien, le noir. J’avais voulu fusionner avec la lumière, et j’avais réussi, j’étais la lumière dans la lumière, mais le noir intégral régnait autour de moi. Étais-je mort ? Disparu ? Dans un autre espace ? Étais-je devenu le Dieu d’un monde disparu dans un noir d’outre-tombe et le ciel autour de moi, je levai les yeux en quête d’un ciel plus clément et je vis le ciel. D’abord, un trou noir d’une centaine de mètres et puis plus haut encore, le ciel.

Je distinguais les contours d’une cheminée de pierre qui débouchait sur le toit et je me rappelai en avoir vu les sorties. J’étais bel et bien dans le tunnel, je n’étais pas mort, j’avais évolué vers l’intérieur du tunnel et j’étais sous une cheminée d’aération. La lueur m’était bien apparue pour me montrer le chemin. Je savais maintenant où j’étais : Dans un tunnel dont la sortie était la direction d’où je venais. Je n’avais plus qu’à faire demi-tour. Demi-tour ? Mais d’où venais-je ? Dans mon délire mystique, n’avais-je pas tournoyé ? J’étais sous une voûte invisible trouée d’un ciel inutile sans savoir quelle direction prendre. Je voyais la terre, je voyais mes pieds. Éloigné d’un mètre, je distinguais, à peine, une tâche blanche de quelques dizaines de centimètres sur le sol. J’avais à nouveau le choix d’un sens ou de l’autre et de chaque côté la pénombre, attaché à ces quelques centimètres carré de terre, sans savoir où aller. Des tonnes de terres me recouvraient, la cheminée était inaccessible et couverte de ronces. Si je prenais une direction, un certain temps et que ce n’était pas la bonne, il ne me resterait qu’à faire demi-tour pour retrouver la sortie. Ce qu’il fallait, c’était ne pas changer de direction, pas de demi-tour, pas de quart de tour. Toujours bien rester conscient de là d’où je venais. Combien de temps devrais-je marcher avant de faire demi-tour ? Combien de temps avais-je déjà marché ? Cent mètres ? Deux cents mètres ? Un kilomètre tout au plus. Après tout, qu’était-ce qu’un kilomètre ? Deux, maximum, pour retrouver l’air libre.

J’observai une dernière fois le sol, y marquai le sol d’une flèche avec mon pied et entrepris ma marche vers les ténèbres. Le monde redevint noir et absent. Mon pas était plus confiant, plus assurés. Le sol me paraissait meuble et solide. Mes pieds dévoraient ce qui me paraissait être des kilomètres de pois. Dans mon dos, je surveillais le point blanc qui diminuait, j’avançais, espérant, à toute seconde voir apparaître la sortie. Je scrutais une lueur à l’horizon, mais le noir s’entêtait à ne pas être une couleur. Je marchai un certain temps rassuré par ce point blanc, dans mon dos, jusqu’à ce que lui aussi disparaisse peu à peu. J’avançai toujours bien vigilant de conserver mon cap, essayant de conserver une notion de la distance et du temps, la concentration était à son comble. Je me retournais prudemment sans perdre une miette de mon orientation et détaillais scrupuleusement les détails de mon aveuglement pour vérifier si le point avait véritablement disparu.

Soudain, je compris brutalement : si de l’entrée, je voyais le point et que maintenant, je ne le voyais plus, c’est que je devrais être à la sortie et par conséquent, la sortie était de l’autre côté de la cheminée. J’avançai, toujours attentif. Le point avait-il vraiment disparu ? Mais que voit-on quand on ne voit vraiment rien ? Je marchai encore un peu pour m’en assurer. Pas de doute, j’étais dans le noir, la sortie était bien de l’autre côté. Et si ma vue avait changé et si je me trompais à nouveau, à quelques mètres de la sortie et que je refasse pour rien des kilomètres vers l’intérieur combien de temps, Gaétan et moi, avions-nous marché avant que je voie ce point blanc. J’avançai toujours ressassant, en moi, des milliards de questions, ce cauchemar insoluble où ma vie dépendait d’un problème de mathématique, ce rêve diurne qui me paraissait durer des années. La panique et la claustrophobie s’emparaient de moi. Allais-je céder à la folie, courir dans tous les sens, me heurter la tête aux murs. La tentation était grande de hurler, de pleurer, de crier. Je me raccrochai aux mathématiques, au monde cartésien, au rationnel. Mais la raison elle-même semblait devenir folle. Tout à coup, il y eut des milliards de possibilités et plus aucun raisonnement logique possible. Pourquoi ne pas courir dans un sens très vite, puis si ce n’est pas le bon, l’autre. Non garde ton calme ! Marcher ou ne pas marcher, courir ou ne pas courir, penser ou ne pas penser. Vite, la réponse devait être blanche ou noire. Marcher encore quelques mètres, juste du courage pour quelques mètres Peut-être que Dieu dans son infinie bonté…. (Je le priais, je le haïssais, je me haïssais.)me commandait : « Marche dans le noir ». M’avait-il condamné à marcher dans le noir à perpétuité. Il y avait obligatoirement une solution. Avais-je franchi l’antre du diable ? Étais-je maudit pour l’éternité ? Le monde, là-haut, allait-il m’oublier ? Non. De toute façon, un jour ou l’autre, on allait venir, on viendrait me chercher. Valait-il mieux attendre ? Maintenant, je marchais dans le noir, pour m’occuper, comme un zombie, un échappé de sa tombe. Un jour ou l’autre, je retrouverai ce point blanc, je ne savais plus rien tout était devenu beaucoup trop compliqué. Le noir, le point blanc, la sortie, une porte, je résolus de marcher tout droit, dans n’importe quelle direction et sans réfléchir. Et s’il n’y avait plus que le noir, plus de point blanc, plus de sortie, juste rien moi et le noir. J’étais prêt à me laisser anéantir, à me brûler d’angoisse, à pleurer. À ma grande surprise, je n’avais pas envie de pleurer. Il y avait moi, le noir et quelque part les autres autour. Il y avait le monde autour du noir. Et moi. Et moi ? Que foutait-il donc lui le haut ? Et s’il était entré dans le piège de l’ombre pour venir me chercher, au lieu d’aller chercher de l’aide, et que nous soyons perdus, à jamais, tous les deux, dans ce labyrinthe du diable. La pensée de le retrouver me rassura un moment, mais peut-être n’allions-nous pas nous croiser ? Peut-être allions nous mourir là tous les deux, sans jamais nous rencontrer, sans que personne ne sache où nous étions allés. Peut-être allions-nous nous croiser, croiser nos hypothèses et en sortir ou autre hypothèse ne pas nous en sortir et mourir à deux.

Je crois que dans ce moment de solitude absolue, j’ai compris que le monde des hypothèses, le monde des mathématiques était le monde de la folie absolue. Et si. Et si… Je devais lâcher prise. Lâcher ma tête. Arrêter les ‘SI’ Abandonner les lueurs blanches, le noir, le monde autour du noir. Juste moi ici et maintenant et mes pieds qui touchent le sol. Marcher, juste marcher dans le noir. Je marchai un temps incalculable qui me parut immense. Je marchai l’immensité du temps. Il y avait le monde du dehors, les pensées, l’angoisse, la panique et le monde du dedans le noir et mes pieds sur le sol. Il me fallait rester dans le monde du dedans, ne pas céder à la panique. J’entrai dans le monde du dedans bien concentré sur mes pieds pour ne pas tomber comme un enfant qui sait marcher et qui se retrouve stupidement pris au ventre de la mère. C’est dans cette méditation que j’eus ma deuxième lueur. Je marchai vers elle, elle m’enveloppa de son halo d’espoir et je m’inondai à nouveau de la lumière blanche du désespoir.

J’étais à nouveau sous ma cheminée d’aération, bien décidé à m’asseoir, le sol était mouillé. Avait-il plu ? À la place du petit caillou qui dépassait du sol et complétait la marque de ma pointe de flèche, il y avait une flaque, petite flaque peu profonde qui semblait s’éloigner sur le côté mais pas de trace de flèche. L’eau avait-elle pu tomber assez en mon absence pour effacer ma trace ? La cheminée paraissait sèche, le ciel dehors semblait briller. Y avait-il un écoulement ? Je n’avais pas encore senti d’eau sous mes pieds. Qu’était-il arrivé à mon seul fil d’Ariane ? Ici, sans que je n’en sache rien, tout pouvait arriver. Que savais-je de ce qui se passait autour de moi dans l’obscurité ? Je pouvais être dans une conduite d’eau et ils venaient d’ouvrir les vannes. Quelque animal avait pu passer par là, uriner et gratter la place, tout était possible. J’observai la cheminée. Ma cheminée avait-elle changé ? Étais-ce la même cheminée ? Qu’est ce qui concrètement aurait pu changer et prouver qu’il s’agissait là d’une autre cheminée. Je fouillai ma mémoire, en lutte encore une fois entre l’intérieur et l’extérieur. Encore deux hypothèses : un, elle avait changé, deux, c’était toujours la même. La folie de l’hypothèse me reprenait, mais dans la lumière mon cœur se calmait un peu. Ici, dans le monde de la lumière, je pouvais réaffronter le monde des hypothèses. Je résolus donc de discipliner mon esprit, car ma survie en dépendait : dans le noir, il fallait marcher, arrêter les équations et dans le monde de la lumière il fallait quitter ses émotions pour redevenir lucide au raisonnement. Fort de cette résolution, je me calmai un peu.

Un bon moment debout, essayant d’évacuer ce qui avait pu me troubler l’esprit. Je tentai d’établir ce qui était les données crédibles de mon périple. Aucune ne me paraissait fiable. La seule donnée crédible était celle où je me trouvais. J’inspectai l’endroit, bien décidé à le mémoriser. Si, d’ici quelques années, me disais-je, je repasse par ici, je devrai à coup sûr reconnaître l’endroit et savoir que c’est, soit la dernière, soit l’avant-dernière avant la sortie. Combien de cheminées allais-je rencontrer ? Combien y en avait-il ? Combien devrais-je en mémoriser ? Comment s’y retrouver ? Combien de temps devrais-je errer, encore, avant de me repérer dans ce dédale de cheminée ? Je devais maintenant établir des repères sûrs et fiables. Je restai, là, un bon moment. Je m’habituai à l’endroit. Je le savais par cœur, gravé pour des années, maintenant, dans ma mémoire. Je savais les contours de la flaque la hauteur du conduit, le nombre des feuilles, la nature des pierres, la douceur de la pente. Quel pouvait être exactement l’inclinaison de la pente ? Étais-ce la même que tout à l’heure ? La pente ? La même que tout à l’heure ? La pente ? Je me mis à marcher.

Et oui, à cet endroit, le sol descendait, je marchais concentré sur la sensation de mon corps, dans un sens puis dans l’autre. Les deux sensations étaient clairement différentes. D’un sens, mon corps était résolument en arrière et la marche facile et de l’autre ma tête piquait de l’avant et l’avancée était plus difficile. Je marchai, explorant avec de plus en plus de certitudes, les deux sensations. Sensation corporelle ou effet de mon imagination ? Avais-je descendu ou le sol n’était-il incliné qu’à cet endroit ? Je marchais de plus en plus large. Je me retournai, la lumière avait disparu. Voilà, je m’étais fait prendre à l’ultime piège du diable. Il avait réussi à me faire aller dans tous les sens. J’allais me dépêcher, courir à mon point blanc. Il allait réussir, j’allais devenir fou. Je courus en hurlant, remontant la pente. La pente était toujours là, j’avais enfin trouvé mon repère. Je compris pourquoi je ne m’étais pas heurté au mur ; j’avais avancé au plus facile, me laissant entraîner par le poids de mon corps dans les entrailles de la terre. J’avais descendu. Le trajet me paraissait clair, j’étais à la deuxième cheminée. J’avais un repère fiable maintenant.

Aussi évidemment que l’eau descend vers la mer, je n’avais qu’à remonter la pente pour m’en sortir. J’étais dans la lumière, je savais où j’étais, je savais où aller. Combien de temps me faudrait-il pour remonter la pente. Un peu de courage, juste besoin de surmonter sa peur. Je voyais la pente vers le bas, je voyais en haut. « Voyais… ? » . Mes yeux, s’étaient-ils habitués à l’obscurité ? Oui, maintenant environ à un mètre, je voyais, et même un petit mieux vers le bas. Le haut me faisait peur, le bas m’attirait irrésistiblement. J’avais envie de descendre, de toucher le fond, d’aller au bout de ce tunnel. Je savais m’orienter maintenant, je pouvais me permettre d’explorer un bout de ce tunnel. J’avançai dans le noir, le point blanc disparut, je me laissai, confiant, emporter par la pente. Et si le chemin tournait sans que je m’en rende compte et s’il y avait plusieurs couloirs. Et si c’était le dernier piège du diable. Il vous montre un chemin plus facile et vous le fait passer pour du courage, le péché d’orgueil, l’envie d’être plus fort que la volonté divine. Je descendais, une chose était sûre, je descendais. La sortie était bien derrière moi. Après-tout ce n’était rien qu’un château fort, une minuscule partie de la planète. Il n’y avait pas de diable. Château fort ou antre du diable, il fallait décider à quelle pensée, j’allais me vouer. Le noir était long. Combien de temps allait-il durer ? J’affrontai plusieurs monstres intérieurs, quelques animaux errants, plusieurs catastrophes naturelles. Je laissai défiler ces images sur l’écran noir. Mon seul ennemi était moi-même créant ce courant énorme d’angoisses inutiles. Le sol était creusé en son centre et assurait ma voie, je marchais d’un pas sûr. Bientôt, comme une médaille, apparut un troisième point blanc. J’allais être troisième point blanc. Combien remporterais-je de médailles sur le prix d’un retour pénible. Quelle heure était-il ? Que faisait Marc là-haut ? Pour la première fois, je m’inquiétais pour lui. J’étais dans le tunnel et je ne remontais pas. Je décidai, qu’au prochain point blanc, je regarderais ma montre, mais cela me parut futile, car je n’avais plus aucune idée de l’heure de départ. Quel temps faisait-il là-haut quand je suis parti ? L’idée de là-haut me parut dérisoire. J’avançais toujours. J’allais bientôt me retrouver dans la lumière. L’idée de maîtriser le temps continuait de me rassurer. Machinalement, je touchai mon poignet, mon bras était nu et je me revis poser ma montre sur le réfrigérateur le matin. J’atteignais le point blanc. Qu’allais-je faire ? Je m’apprêtais à regarder le ciel encore une fois, mais cette fois la lumière au lieu de parvenir du dessus, m’arrivait de face. Elle était claire et obscure à la fois. Elle m’éblouissait. J’étais dans la lumière, mais cette fois, je ne voyais rien. Ni blanc, ni noir ou peut-être en négatif. Puis ce qui était blanc devint noir et ce qui était noir devint blanc. Au milieu du noir revint le blanc. Au milieu du blanc revint le noir. Et il y eut la couleur et tout d’un coup, il y eut le monde. Le monde m’apparut merveilleux comme une chapelle. Je rêvais, j’avais atteint Dieu, j’étais dans une chapelle.

Ce que je vis était une chapelle, flottant sur les eaux. J’avais beau écarquiller les yeux, c’était bien une chapelle flottant sur les eaux. La pièce qui s’ouvrait devant moi, mi-béton, mi-pierre de taille avait la forme en croisée d’un transept, la voûte ogivale des églises gothiques. Les parois frontales et latérales percées de hautes meurtrières filtraient de longs rais de lumière qui illuminait un énorme banc de pierre trônant comme un autel dans l’allée centrale. L’ensemble des murs dans sa partie frontale n’atteignait pas le sol et laissait apparaître en ses flans une sorte de marécage. L’allée centrale semblait pendue comme un plongeoir au-dessus de l’eau. Le tout était séparé du fort par deux escaliers transversaux qui montaient vers le ciel. Il n’y avait aucune âme qui vive à l’exception d’une grenouille qui s’enfuit à la nage.

La lumière parvenant du haut paraissait plus dense encore. Je voulais retrouver le ciel et la terre ferme. L’escalier était recouvert de terre. Il fallait escalader, s’accrocher aux pierres et aux branches, m’agripper, traverser des buissons touffus, enjamber des troncs, m’arracher aux ronces, mais la douce chaleur qui m’envahissait à nouveau, me donnait tous les courages. J’avais traversé l’enfer, je découvrais le jardin d’Éden. La forêt du ciel avait bel et bien existé. Elle était là nue, parfaite, non souillée du pied et de la main de l’homme, rugueuse, prolifique, immense et vierge.

Devant moi, s’étendait une véritable jungle occidentale, broussailleuse et humide. Une terre du ciel, ou magiquement, un arbre mort était tombé écrasant herbes et buissons pour me permettre de m’asseoir. J’étais, seul, Adam dans le jardin d’éden. Impossible que Dieu n’existe pas. Je l’avais rencontré là comme un vieux copain qui vibrait dans mon cœur à le faire éclater. Vendredi dans les limbes du pacifique. Moi, seul, solitaire et parfait. Explorateur devant le nouveau monde. Je courrais. Dans ma tête, je courrais de joie dans l’Éden. Je chantais dans la chapelle. Je vainquais les cerbères de mon obscurité. J’exhalais, j’exaltais, j’exultais. Des larmes de joie, de poésie me coulaient dans les veines, me renversaient le cœur. J’aurais passé ma vie entière dans cette immensité divine. Ne plus bouger, rester là. Continuer de voir le monde comme je le voyais là, à cet instant. Je m’installai sur l’autel qui avait dû connaître d’autres milliers de morts bien avant moi. J’entendais encore le bruit de mes pas dans le tunnel et je priai pour les millions de godillots militaires qui étaient venus trouver le ciel, ici, avant moi. Dieu exauçait ma résurrection, je renaissais des morts avec les morts. C’était un jeu entre Dieu la mort et moi. Il me fallait renaître, retourner au monde des vivants et ne rien perdre de ce que j’avais vécu ici, dans le jardin du ciel.

Je regardai le ciel avec regret, l’escalier, l’autel, la forêt et l’entrée du tunnel. Ce tunnel n’était plus rien pour moi, mais il fallait à nouveau le traverser. À la fin d’une épreuve, on se croit à jamais débarrassé du monstre qu’on a vaincu, comme si la douleur passée pouvait nous protéger de la souffrance à venir. La victoire nous donne uniquement la confiance pour vaincre le monstre qu’on connaît déjà, comme la carte d’un désert qu’on aurait déjà parcouru. Je regardais la gueule ouverte de cet énorme géant, la franche horreur du trou du cul du monde. Combien de temps me fallut-il pour décider de retourner au monde ? Combien de recommandations dus-je me faire ? J’entrai à revers dans le ventre du monstre. Je marchai en courant. Je courus dix minutes ? Trente secondes ? Une éclipse. Je vis le premier, le deuxième point blanc. Je reconnus au passage la petite flaque d’eau, la cheminée de lierre, le caillou pointu, ma trace de chaussure, les points de lumière. Je traversai le noir en courant, en criant, en hurlant de joie et de peur. En un rien de temps, je vis la sortie. J’attendis une seconde pour m’habituer à la lumière. J’allais retrouver Gaétan, me jeter dans ses bras. Peut-être, avait-il averti la police. Je vis les feuilles. Progressivement, je m’arrachai aux branches de l’entrée, je le cherchai dans la cour, traversai le pont, avec la peur d’être surpris.

Gaétan m’attendait devant la porte, il avait récupéré les bicyclettes. Il était furieux ; une heure qu’il attendait ! Ne savais-je pas qu’il avait rendez-vous ? Ne l’avais-je pas oublié ? Avais-je pensé à lui ? … Une chose était sûre, lui ne s’était pas inquiété de moi. Le monde était bien comme avant, bien vivant, bien petit et réel. Je ne lui dis rien de mon expérience, trop occupé qu’il était de son rencard avec Martine. Nous pédalâmes comme des sauvages, la pluie finissait de tomber, je vis la porte du fort disparaître à l’horizon.
À plusieurs reprises, je soumis plusieurs amis ou conquêtes à cette visite. Aucun ne l’ayant vécu dans la solitude ne connut la même extase. Dix ans plus tard, le fort devint un centre commercial. Je ne sais pas ce qu’il advint de ce tunnel.

Rémy BRUNAUX